General Bank of Cameroon : les 129 milliards flous

L’État rachète Société Générale Cameroun pour 129 milliards FCFA, mais la source des fonds divise entre instructions présidentielles et recours présumé à BGFIBank

General Bank of Cameroon : les 129 milliards flous

C’est une transaction historique pour le secteur bancaire camerounais. Le 12 mai 2026, à Douala, le ministre des Finances Louis Paul Motaze a officialisé l’acquisition par l’État de 58,08 % du capital de Société Générale Cameroun (SGC), pour un montant de 129 milliards de FCFA. La banque, rebaptisée General Bank of Cameroon (GBC), devient ainsi la deuxième plus grande banque publique du pays. Pourtant, derrière ce rachat d’apparence limpide se cache une zone d’ombre persistante : qui a vraiment financé l’opération ?

Une opération sous très hautes instructions

Dès 2023, la présidence camerounaise avait tracé la voie. Une lettre confidentielle du secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, datée du 27 avril 2026 – dont notre rédaction a eu connaissance – rappelle que le chef de l’État avait prescrit la conclusion d’un partenariat avec le consortium CNPS/NSIA-Bank pour gérer la phase de transition et assurer la cession définitive des actions de SGC.

Ce document, marqué « Très urgent », confirme que la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) et le groupe ivoirien NSIA étaient désignés comme les véhicules financiers officiels de l’opération. Mais les faits semblent avoir pris un autre chemin.

Le schéma présidentiel écarté

Selon une information exclusive recueillie par notre rédaction et recoupée auprès de plusieurs sources internes, le ministre des Finances aurait contourné ce schéma. Au lieu de mobiliser le consortium CNPS/NSIA, le département de Louis Paul Motaze aurait eu recours à BGFIBank, le groupe bancaire gabonais, pour financer l’acquisition.

Contactée, la CNPS n’a pas donné suite. Pourtant, dès juin 2024, la présidence l’avait mandatée pour conduire l’offre. Mais en début 2025, son directeur général Noël Olivier Mekulu Mvondo s’est allié à des chefs d’entreprises locales sans parvenir à concrétiser une offre. Fin janvier 2025, l’option CNPS était déjà écartée par les médias spécialisés.

BGFIBank, un acteur en embuscade

Le groupe gabonais ne cache pas ses ambitions camerounaises. Son président Henri-Claude Oyima déclarait en mai 2024 explorer « activement des opportunités d’acquisitions ». Surtout, BGFIBank avait déjà racheté la filiale congolaise de Société Générale après un droit de préemption exercé par l’État congolais – un précédent qui fait écho au dossier camerounais.

Autre coïncidence troublante : en 2025, BGFIBank Cameroun a été mandatée pour mobiliser 120 milliards FCFA pour une raffinerie à Kribi. Un montant quasi identique aux 120 milliards déjà versés lors du closing du rachat de SGC. En février 2026, la filiale camerounaise a recapitalisé son capital de 20 à 50 milliards FCFA, en hausse de 150 %, et affiche un résultat net de 15 milliards FCFA en 2025.

NSIA et CNPS maintenues à distance

Le groupe NSIA, dont le PDG Jean Kacou Diagou a été reçu au ministère des Finances le 5 juin 2025, figure aujourd’hui parmi les candidats à une entrée dans le capital de GBC, mais n’a pas participé au financement initial. La lettre de Ngoh Ngoh précise d’ailleurs que la CNPS n’avait toujours pas répondu aux sollicitations, ce qui aurait ouvert une brèche pour une solution alternative.

Pourquoi ce montage financier est crucial

Au-delà de l’anecdote technique, la structure de financement détermine qui détient une créance sur l’État et qui sera en position de force lors de la cession finale. Car l’État ne compte pas rester actionnaire éternellement. Louis Paul Motaze l’a répété : l’acquisition est une mesure transitoire avant une cession à un opérateur privé.

Dans ce jeu, l’entité qui a financé le rachat initial peut légitimement prétendre à un siège de premier plan. Si BGFIBank a bien avancé les fonds, le groupe gabonais disposerait d’un levier de négociation considérable sur l’issue finale – un mécanisme bien rodé de « financement comme préalable à la reprise ».

Une opacité qui fragilise la gouvernance

Sur les 129 milliards FCFA, 120 ont été versés avant la cérémonie de clôture du 12 mai 2026. L’origine précise de ces fonds reste, à ce jour, non documentée publiquement. Alors que le président de la République avait clairement prescrit un financement par le consortium CNPS/NSIA, la liberté d’action du ministre des Finances pose une question de fond : y a-t eu désobéissance ou simple adaptation à une réalité opérationnelle ?

Les autorités camerounaises ont l’obligation de lever le voile sur cette transaction majeure, sous peine de jeter une ombre durable sur la naissance de General Bank of Cameroon. Dans un pays où le taux de bancarisation reste inférieur à 20 %, la transparence sur l’usage des fonds publics – ou mobilisés pour le compte de l’État – n’est pas une option, c’est une nécessité démocratique