Le football camerounais face à son miroir: au-delà d'une non-participation á la coupe du monde, la question d'un système à réformer.

26 juin 2026 - 13:45
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Le football camerounais face à son miroir: au-delà d'une non-participation á la coupe du monde, la question d'un système à réformer.

Prof. Dr. Filomain Nguemo, Universitaire et ancien footballeur

Un échec qui oblige à regarder en face La non-participation du Cameroun pour le mondial 2026 ne constitue pas un simple accident sportif. Dans un pays où le football représente une identité collective forgée depuis les exploits des Lions Indomptables lors du mondial 1990 en Italie, une mémoire nationale jalousement entretenue et une source immense de fierté populaire, un échec de cette nature doit être analysé avec lucidité, profondeur et responsabilité sans complaisance, mais aussi sans démagogie. 

Ayant connu le football à la fois comme pratiquant sur le terrain et comme observateur du monde académique, je refuse une lecture simpliste qui chercherait un seul responsable à une situation qui est le produit d'un système. Le football moderne n'est plus uniquement une affaire de talent individuel ou de passion populaire. Il est devenu une organisation complexe, scientifique, où la gouvernance, la stratégie, la transparence et la gestion des ressources déterminent la performance bien plus que le génie isolé d'un joueur. La tentation de personnaliser l'échec Depuis cette non-qualification, le débat public s'est souvent concentré sur la responsabilité du ministère des sports, du président de la Fécafoot, sur celle du sélectionneur, ou encore sur l'attitude de tel ou tel joueur. 

Cette tendance à la personnalisation de l'échec est compréhensible humainement, mais elle est intellectuellement dangereuse. Une analyse sérieuse impose de distinguer la responsabilité d'une institution de celle d'un individu. Le président de la fédération est un acteur important, mais il évolue dans un environnement où interviennent de multiples forces: autorités publiques, ministères de tutelle, administrations sportives, partenaires économiques, réseaux d'influence politique et différents centres de décision aux intérêts parfois divergents. Réduire toute la crise à une seule personne, c'est se donner l'illusion d'une solution facile, remplacer un homme, sans s'attaquer aux racines du mal.

L'histoire du football africain illustre cette erreur à répétition: on change les entraîneurs, on écarte des présidents, on convoque des assises nationales, et pourtant les mêmes problèmes reviennent à chaque cycle. C'est parce que les problèmes ne sont pas des personnes. Ils sont systémiques. Un football national ne s'effondre pas uniquement à cause d'un entraîneur raté, d'un dirigeant défaillant ou d'une génération de joueurs décevante. Il souffre lorsque l'ensemble du système manque de cohérence, de vision et de continuité. Le modèle allemand: la leçon d'une reconstruction totale Vivant en Allemagne, j'ai été témoin direct d'une transformation footballistique que l'histoire du sport retiendra comme exemplaire. En parler n'est pas une fascination naïve pour le modèle occidental: c'est tirer les enseignements d'une réforme documentée, mesurable et reproductible dans ses principes fondamentaux. En 2000, l'Allemagne, triple championne du monde, triple championne d'Europe, est éliminée au premier tour de l'Euro organisé sur son propre continent. Le choc est immense. 

La réaction, elle, est historique. La Fédération allemande de football (DFB) ne cherche pas de bouc émissaire. Elle commande une analyse systémique, identifie les failles structurelles et lance en 2001 un plan de réforme sur dix ans. Les décisions sont radicales : Premièrement, l'obligation de formation dans les clubs professionnels. Chaque club de Bundesliga et de deuxième division doit créer et financer un centre de formation certifié, répondant à des critères stricts : qualité des infrastructures, qualification des éducateurs, suivi scolaire des jeunes joueurs, programme technique cohérent avec un projet de jeu national. 

Sans centre de formation conforme, pas de licence professionnelle. C'est une contrainte structurelle, pas une recommandation. Deuxièmement, la création d'un projet de jeu national unifié. La DFB définit un style de jeu commun, des principes techniques et tactiques enseignés de manière identique à tous les niveaux, des U9 aux équipes nationales A. Cette cohérence permet aux joueurs formés dans différents clubs de s'intégrer rapidement en sélection, car ils partagent un langage footballistique commun. Troisièmement, l'investissement massif dans les entraîneurs. L'Allemagne a formé en quelques années plusieurs milliers d'éducateurs certifiés dans ses académies. La formation des formateurs est devenue une priorité nationale, financée conjointement par la fédération et les clubs. Le résultat: en 2014, l'Allemagne soulève la Coupe du Monde au Brésil. Mais ce qui est plus remarquable encore, c'est la génération qui émerge: Kroos, Lahm, Müller, Özil, Schweinsteiger, Boateng, Neuer …, tous produits directs de ce système réformé. Et après un creux en 2018, une nouvelle génération a émergé: Musiala, Rudiger, Wirtz, Nmecha Havertz …, la preuve que le système continue de produire, indépendamment des hommes qui le dirigent. C'est précisément cette indépendance par rapport aux individus qui constitue la marque des grandes institutions sportives. 

Le système allemand produit des joueurs non pas parce qu'un ministre, qu´un président est brillant ou qu'un sélectionneur est génial, mais parce que les règles, les infrastructures et les processus sont robustes. Le Cameroun devrait méditer cette leçon. Non pour copier l'Allemagne à l'identique, les contextes économiques, historiques et culturels diffèrent profondément, mais pour en extraire le principe directeur: une réforme structurelle courageuse, assumée collectivement et soutenue dans la durée, vaut mille changements de sélectionneur. Le vrai débat: gouvernance, transparence et conflits d'intérêts La question fondamentale est celle de la gouvernance. Dans les pays qui réussissent durablement en football, l'Allemagne après 2000, la Belgique depuis 2008, l´Espagne depuis une décennie, le développement du sport repose sur une séparation claire et institutionnalisée entre les intérêts politiques, économiques et sportifs. Lorsque les mêmes acteurs cherchent simultanément à contrôler l'image du football, à influencer les décisions techniques, à bénéficier de la visibilité institutionnelle qu'offrent les Lions Indomptables, et à orienter l'utilisation des ressources financières, le risque de conflits d'intérêts devient structurel. 

Ce phénomène ne concerne pas uniquement le Cameroun: la FIFA elle-même a traversé des scandales retentissants, et la Confédération africaine de football (CAF) a connu ses propres crises. Mais cela ne saurait être une excuse. Ce qui distingue les fédérations performantes, c'est leur capacité à développer des institutions capables de fonctionner avec des règles transparentes, des objectifs mesurables, des budgets audités publiquement et une vision à long terme qui dépasse les mandats individuels. Les ressources destinées au développement sportif doivent prioritairement servir la formation des jeunes, la construction et l'entretien d'infrastructures, l'encadrement technique de qualité et la préparation scientifique des compétitions, et non alimenter des logiques de clientélisme ou de représentation. La question que tout Camerounais est en droit de poser est simple: où vont les ressources du football camerounais? Quels sont les résultats concrets des investissements réalisés ces vingt dernières années dans la formation, les académies, les infrastructures? La transparence n'est pas une option; c'est une condition de crédibilité. L'argent du football: investissement durable ou opportunité politique? Un pays comme le Cameroun possède un immense réservoir de talents. Le problème n'a jamais été l'absence de joueurs capables de rivaliser au plus haut niveau. La diaspora camerounaise le prouve régulièrement: des joueurs formés ailleurs portant d'autres nationalités, qui auraient pu être Lions Indomptables. 

Ce n'est pas un problème de matière première humaine. La vraie question est donc: pourquoi un pays doté d'un tel potentiel rencontre-t-il autant de difficultés à construire une continuité sportive, à maintenir un niveau compétitif, à qualifier régulièrement une équipe dans les derniers tours des Coupes du Monde? La réponse se trouve dans la capacité ou l'incapacité du système à transformer les ressources disponibles en performance durable. Le football de haut niveau exige aujourd'hui une planification quasi scientifique: des centres de formation modernes avec des éducateurs qualifiés, un suivi longitudinal des jeunes talents depuis les académies jusqu'à l'équipe nationale, une stabilité administrative qui permet des projets à cinq ou dix ans, le recours à l'analyse de données et à la vidéo, la prise en charge de la préparation mentale des joueurs, et la professionnalisation complète des structures de direction.

L'urgence d'un changement de culture Le Cameroun ne manque pas de passion pour le football. Il manque d'un modèle durable. La passion crée l'émotion et les grandes fêtes populaires; seule l'organisation crée la réussite dans la durée. Il est temps de sortir d'un débat basé uniquement sur les accusations, les clans et les règlements de comptes médiatiques. Ces querelles stériles épuisent l'énergie collective sans produire aucun progrès concret. Le football camerounais mérite une réflexion plus élevée : comment construire une institution capable de survivre aux hommes, aux mandats et aux alternances politiques? Comment garantir que les décisions techniques restent dans les mains des techniciens compétents, à l'abri des pressions extérieures? Comment associer les acteurs du football: anciens joueurs, éducateurs, clubs de base, académies, diaspora ..., à la gouvernance de la fédération? Des pistes existent. Certains proposent la création d'une direction technique nationale véritablement autonome, dotée d'un budget propre et d'un mandat pluriannuel. 

D'autres appellent à une réforme des championnats locaux, terreau indispensable pour identifier et former les futurs Lions. D'autres encore militent pour une politique structurée d'intégration des binationaux de la diaspora, sur le modèle marocain ou sénégalais. Ces propositions méritent un débat sérieux, contradictoire et documenté, pas des tribunes enflammées qui disparaissent après chaque match. 

En bref: transformer l'alarme en projet L'avenir du football camerounais ne dépendra pas seulement du prochain ministre des sport, du prochain président de la FECAFOOT, du sélectionneur ou de la prochaine génération de joueurs. Il dépendra de la capacité des dirigeants, des institutions, de la société civile sportive et de l'État à placer l'intérêt collectif au-dessus des intérêts particuliers, et à le faire de manière durable, mesurable et transparente. La non-qualification au Mondial doit donc être considérée non comme une fin, ni comme une simple humiliation à oublier après la prochaine victoire, mais comme un signal d'alarme dont il faut saisir la portée. Le véritable adversaire du football camerounais n'est pas une équipe étrangère sur le terrain: c'est un modèle de fonctionnement qui a montré ses limites et qui doit être profondément repensé. 

Les Lions Indomptables ont écrit des pages inoubliables de l'histoire du football mondial. Ils peuvent en écrire de nouvelles. Mais cela exige une lucidité collective que la passion seule ne suffit pas à produire. Une grande nation de football mérite une grande vision pour son peuple et pour l’avenir de son football. 

Filomain Nguemo

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