CAMEROUN : ENDETTEMENT À GRANDE VITESSE, RÉSULTATS INVISIBLES – L’URGENCE D’UNE DETTE VAR (VISIBLE, AUDIBLE, RESPONSABLE)

CAMEROUN : ENDETTEMENT À GRANDE VITESSE, RÉSULTATS INVISIBLES – L’URGENCE D’UNE DETTE VAR (VISIBLE, AUDIBLE, RESPONSABLE)
Charles Menye

Par Charles Menye – Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

Sur le papier, la dette du Cameroun reste « soutenable ». Sur le terrain, les routes meurtrières, les hôpitaux sans électricité et les récoltes perdues racontent une autre histoire : celle d’un endettement qui finance de moins en moins le développement et de plus en plus les retards et les blocages. Cette tribune appelle à sortir de la dette‑réflexe pour construire une dette‑responsabilité, où chaque emprunt doit être traçable, débattu et relié à des résultats visibles.

Quand la dette augmente mais que les résultats n’arrivent pas

Au Cameroun, la dette publique a cessé d’être un sujet abstrait réservé aux experts. Elle se lit désormais dans les routes meurtrières que l’on continue d’emprunter faute d’alternative, dans les maternités plongées dans le noir lors des coupures de courant, dans les récoltes qui pourrissent à quelques kilomètres des marchés faute de pistes praticables. Officiellement, la dette reste “soutenable” : rapportée au PIB, elle respecte les seuils fixés par les cadres régionaux et internationaux. Mais ce langage rassurant ne dit rien de l’essentiel : l’usage réel des sommes empruntées, la lenteur avec laquelle les projets avancent, le poids croissant des intérêts et des frais payés sur des financements que l’économie n’absorbe pas.

Cette tribune part d’un constat simple : le problème n’est pas d’abord le volume de la dette, mais sa qualité. Nous nous endettons pour construire, mais trop souvent la dette sert à couvrir des retards, des blocages et des failles de gouvernance. Les SEND (soldes engagés non décaissés) et les RAP (restes à payer) sont devenus le symptôme d’un système qui promet plus qu’il ne livre, tout en transférant le coût de ses lenteurs sur les entreprises et les ménages. Face à cela, il ne suffit plus de parler de “gestion prudente” ou de “plafonds maîtrisés” : il faut remettre la dette sous vigilance citoyenne et poser une exigence claire de dette‑responsabilité.

La dette devrait construire, pas compenser les blocages

En théorie, la dette publique est un outil de développement : elle sert à financer des routes, des écoles, des hôpitaux, des réseaux d’eau et d’énergie, bref des infrastructures qui améliorent la vie quotidienne et soutiennent la croissance future. Elle permet à un pays d’investir aujourd’hui dans des équipements qui produiront des effets pendant des décennies.

Dans la pratique, une part croissante de la dette camerounaise sert plutôt à absorber les limites de l’État à exécuter ses propres décisions. Les chantiers démarrent tard, avancent au ralenti ou restent inachevés. Des projets sont mal préparés, mal hiérarchisés, mal coordonnés ou insuffisamment suivis, au point que le problème n’est plus l’absence de financements, mais l’incapacité à les transformer en réalisations.

Le résultat est connu :

la dette augmente d’année en année ;

les infrastructures, elles, tardent à voir le jour ou restent partielles ;

les services publics ne s’améliorent pas au rythme promis dans les discours et les plans officiels.

Ce n’est donc pas l’endettement en soi qui est en cause, mais la façon dont il est utilisé et gouverné. Plus l’endettement devient important et peu productif, plus la stratégie nationale d’endettement elle‑même devient illisible : elle existe sur le papier, avec des cadres et des plafonds, mais son lien avec les résultats concrets sur le terrain reste flou. D’où la nécessité de clarifier publiquement comment les décisions d’emprunt sont prises, quels projets elles financent réellement, et qui rend compte lorsque ces projets n’aboutissent pas.

Encadré – SEND et RAP : ce que ces sigles veulent dire

Pour comprendre le paradoxe actuel, il faut connaître deux réalités souvent absentes du débat public :

Les SEND (soldes engagés non décaissés) : ce sont des prêts déjà signés avec des bailleurs, déjà intégrés dans la dette publique, mais dont l’argent n’a pas encore été effectivement utilisé pour les projets prévus.

Les RAP (restes à payer) : ce sont des dépenses engagées et validées par l’État, mais qui n’ont pas encore été réglées aux entreprises, fournisseurs ou bénéficiaires.

En clair : les SEND, c’est l’argent qui devrait alimenter les chantiers mais qui reste coincé dans les tuyaux. Les RAP, ce sont les factures que l’État reconnaît, mais qu’il ne paie pas. Les deux racontent la même histoire : nous nous engageons plus vite que nous ne réalisons et ne payons, et cette mécanique finit par fragiliser à la fois les finances publiques, les entreprises et la confiance des citoyens.

Le paradoxe central : des milliards empruntés… mais non utilisés

L’un des angles morts majeurs du débat public, ce sont précisément ces SEND. À fin septembre 2024, ils représentaient environ 3 980 milliards de FCFA, issus de prêts extérieurs déjà signés mais encore peu ou pas décaissés. Certaines estimations pour fin 2023 évoquent même près de 4 700 milliards de FCFA de SEND, assortis chaque année de dizaines de milliards de FCFA en commissions et frais divers.

Ces montants sont vertigineux : ils équivalent à plusieurs années d’investissement public accumulées dans des tuyaux administratifs. Concrètement, le Cameroun s’endette à grande vitesse sans parvenir à transformer cet endettement en réalisations visibles. La valeur de la dette s’en trouve silencieusement dégradée : nous supportons le coût de l’emprunt sans en récolter le plein bénéfice en routes, en écoles, en hôpitaux ou en emplois.

Pour les citoyens, les SEND prennent la forme de projets longuement annoncés mais jamais vraiment sortis de terre. Pour les entreprises, les RAP signifient des mois d’attente, des trésoreries asphyxiées, des plans d’investissement reportés et parfois des licenciements. Autrement dit, pendant que les chiffres de la dette gonflent dans les rapports, l’économie réelle fonctionne à crédit, sous la double pression de fonds empruntés mais non utilisés et de paiements publics qui n’arrivent pas.

Une dette soutenable comptablement, mais insoutenable économiquement et socialement

Sur le plan comptable, la dette du Cameroun reste présentée comme soutenable. Avec environ 43,9% du PIB, le pays se situe officiellement en dessous du seuil régional de 70%, et la trajectoire est jugée compatible avec les cadres des institutions internationales.

Mais la soutenabilité ne se résume pas à un ratio budgétaire. Sur le papier, on peut afficher une dette à 45% ou 50% du PIB et la qualifier de “soutenable”. Dans la vraie vie, une dette largement improductive a un coût économique et social massif que les tableaux ne montrent pas.

Sur les routes, le Cameroun enregistre en moyenne plus de 16 000 accidents par an, qui tuent plus de 1 000 personnes et coûtent près de 100 milliards de FCFA par an. Un axe comme Douala–Yaoundé, illustre ce paradoxe : des centaines de milliards de dette pour une autoroute inachevée, pendant que l’économie perd chaque année l’équivalent d’un gros projet routier en accidents, réparations, jours de travail perdus et vies fauchées.

Dans les hôpitaux, l’absence d’électricité fiable n’est pas une simple gêne technique. Cela signifie des maternités où les accouchements se font à la lampe à pétrole, des blocs opératoires arrêtés en pleine intervention, des vaccins et des médicaments perdus faute de chaîne du froid. Chaque coupure, ce sont des vies mises en danger et des soins annulés ou dégradés.

Dans les campagnes, les pertes post‑récolte de maïs ont été estimées à 17,7% en 2020, soit plus de 261 000 tonnes et près de 175 millions de dollars de valeur perdue pour le seul Cameroun. Ce sont des camions qui n’arrivent pas, des pistes impraticables pendant la saison des pluies. À l’échelle d’un pays, cela représente l’équivalent de milliers d’emplois agricoles et agro‑alimentaires qui disparaissent chaque année, simplement parce que les infrastructures que la dette était censée financer ne sont pas au rendez‑vous.

C’est cela, le vrai test de soutenabilité : non pas seulement la capacité de l’État à payer ses intérêts aux bailleurs, mais la capacité de la société à supporter le coût d’une dette qui ne construit presque rien. La stratégie d’endettement devient difficile à lire. On parle de plafonds, de ratios et de gestion active, alors que la question de base reste : que construit réellement cette dette, ici et maintenant ?

L’emprunt de 415 milliards à plus de 10% : un signal d’alerte

C’est dans ce contexte que le Cameroun a levé environ 415 milliards de FCFA sur les marchés internationaux, à un taux voisin de 10,125%. Concrètement, cela signifie près de 300 milliards de FCFA d’intérêts cumulés sur la durée.

Ce surcoût ne finance ni routes ni hôpitaux : il rémunère le risque que les marchés attribuent au pays. Ce risque n’est pas abstrait : il est directement lié au manque de réformes, aux retards chroniques des projets et à la faible transformation des fonds empruntés en infrastructures et en croissance réelle. Lorsque des milliers de milliards déjà mobilisés restent peu ou mal utilisés, il est logique que les prêteurs considèrent que les nouveaux emprunts produiront peu d’effet, et que le risque de défaut ou de renégociation future augmente.

La question n’est donc pas seulement morale, elle est d’abord économique :

est‑il rationnel d’emprunter aussi cher, alors que plusieurs milliers de milliards déjà empruntés ne sont pas encore utilisés ?

qu’est‑ce que cela révèle de notre manière de gérer la dette et de hiérarchiser nos priorités ?

Pour un citoyen, ce type d’opération rend la stratégie d’endettement presque illisible : pourquoi payer un prix aussi élevé, en intérêts et en commissions, alors même que des financements disponibles à des conditions plus favorables peinent à être absorbés ? À force de multiplier ce genre d’emprunts coûteux sans corriger les blocages structurels, on envoie un double signal inquiétant : aux marchés, que le pays reste risqué ; aux citoyens, que la dette sert davantage à acheter du temps qu’à construire l’avenir.

Et le rôle des bailleurs ? Une responsabilité partagée

Dans cette dynamique d’endettement exponentiel et peu productif, les bailleurs ne sont pas de simples spectateurs extérieurs. Ils ont contribué à installer le modèle actuel et portent, à ce titre, une part de responsabilité dans la trajectoire comme dans les réformes à engager.

Depuis des années, le Cameroun bénéficie de lignes de crédit importantes pour l’énergie, les routes, les infrastructures sociales ou la réforme de l’État. Mais une réalité s’impose : une partie de ces financements reste longtemps non décaissée, les projets avancent lentement, et les résultats tardent à se matérialiser. Autrement dit, les bailleurs continuent de prêter dans un contexte où l’absorption est faible et où la dette devient de moins en moins lisible pour les citoyens.

La réflexion sur la « dette odieuse » rappelle deux choses simples : une dette devient problématique lorsqu’elle ne bénéficie pas réellement à la population et lorsque ceux qui prêtent ne peuvent plus ignorer que les fonds ne servent pas l’intérêt général. Si l’on persiste à accorder de nouveaux prêts dans ce contexte de SEND massifs, de restes à payer élevés et de projets peu productifs, la question n’est plus seulement nationale : elle devient celle d’une responsabilité partagée entre emprunteurs et prêteurs.

Face à cela, les bailleurs peuvent et doivent adapter leur rôle :

en liant davantage leurs appuis à des résultats concrets sur l’absorption des financements existants, la réduction des SEND et des RAP, et l’achèvement effectif des projets ;

en exigeant plus de lisibilité de la stratégie d’endettement, y compris sur le recours à des emprunts coûteux alors que des ressources concessionnelles dorment encore ;

en soutenant activement la transparence (tableaux de bord publics, données ouvertes) et le renforcement des capacités du Parlement, des cours des comptes et de la société civile, pour que le contrôle démocratique ne soit plus l’angle mort du financement du développement.

Il ne s’agit de co‑construire un modèle où chaque franc emprunté est suivi, expliqué et relié à des résultats visibles, et où personne (ni l’État ni les bailleurs) ne peut prétendre qu’il ne savait pas.

Passer de la dette‑réflexe à la dette‑responsabilité

La solution n’est pas d’arrêter d’emprunter. La solution est d’exiger que chaque dette importante s’accompagne de responsabilités claires, de transparence et de résultats mesurables. Autrement dit, il faut passer d’une dette‑réflexe, contractée presque automatiquement pour combler les trous, à une dette‑responsabilité, assumée devant les citoyens et évaluée sur ses effets réels.

En tant que Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC), nous proposons trois leviers simples : des chiffres accessibles, des décisions discutées et des résultats visibles. C’est sur ces trois points que se joue la confiance.

Intégrer clairement les SEND et les RAP dans la stratégie d’endettement

Pourquoi ?

Parce qu’il est incohérent de chercher de nouveaux financements quand plusieurs milliers de milliards de FCFA dorment déjà sous forme de SEND, tout en accumulant plusieurs centaines de milliards de RAP. Tant que ces deux réalités restent en marge du débat, la stratégie d’endettement ne peut être ni lisible ni crédible.

Comment faire ?

Fixer des objectifs annuels chiffrés de décaissement des SEND (par exemple 700 à 900 milliards de FCFA par an) et les publier.

Conditionner tout nouvel emprunt non concessionnel à des progrès mesurables sur la réduction des SEND et des RAP.

Instituer un tableau de bord public annuel sur l’évolution des SEND, des RAP et des projets concernés.

Rendre la gouvernance de la dette plus ouverte et lisible

Pourquoi ?

Parce que les décisions d’endettement engagent le pays pour dix ou quinze ans, et qu’elles doivent être compréhensibles et assumées, pas seulement validées dans des comités techniques.

Comment faire ?

Publier systématiquement les avis du Comité National de la Dette Publique (CNDP) sur les grands emprunts.

Élargir le CNDP à des représentants du Parlement et de la société civile, avec une voix consultative structurée.

Exiger que tout arbitrage contraire à un avis prudent soit expliqué publiquement, chiffres et arguments à l’appui.

Organiser un vrai débat parlementaire sur les grands emprunts

Pourquoi ?

Parce que voter un plafond global ne suffit pas lorsque les montants sont élevés et lourds de conséquences pour plusieurs générations.

Comment faire ?

Rendre obligatoire un débat parlementaire pour toute opération dépassant un certain seuil (par exemple 100 milliards de FCFA, ou tout emprunt en devises).

Permettre aux commissions de finances d’auditionner les acteurs clés (ministère des Finances, CAA, ministères sectoriels) sur chaque opération importante.

Publier un compte rendu simplifié de ces débats pour le grand public, afin que chacun puisse comprendre les enjeux et les choix réalisés.

Suivre publiquement les projets financés par la dette

Pourquoi ?

Parce que les citoyens doivent pouvoir relier la dette aux réalisations concrètes, et non à de simples montants agrégés.

Comment faire ?

Mettre en ligne un tableau de bord public des principaux projets financés par la dette : montant, bailleur, avancement, délais, ministère responsable.

Associer la Cour des comptes et la société civile à des revues périodiques de certains projets emblématiques, afin de documenter les bonnes pratiques comme les dérives.

Passer à la dette‑responsabilité, c’est en réalité accepter une évidence : l’endettement n’est légitime que s’il est lisible, discuté et relié à des résultats. Tout le reste n’est que dette‑réflexe.

Sortir de la logique comptable, retrouver le sens de la dette

Tant que la dette sera pensée comme une simple ligne dans un tableau, l’essentiel continuera d’être manqué. Mobiliser des milliards n’est pas une fin en soi : ce n’est qu’un moyen, qui n’a de sens que s’il se traduit en routes ouvertes, en écoles qui fonctionnent, en maternités sécurisées, en emplois créés. La vraie rupture consiste à sortir de la logique comptable – ratios, plafonds, signatures – pour revenir à une question simple : qu’est‑ce que cette dette change réellement dans la vie des gens ?

Retrouver le sens de la dette, c’est accepter que l’on ne demande plus d’abord : « combien avons‑nous mobilisé ? », mais : « qu’avons‑nous livré, où, pour qui, et dans quels délais ? ». Tant que l’on se félicitera davantage des montants annoncés que des projets achevés, la dette restera un instrument de communication plus qu’un outil de transformation.

Il faut donc inverser les priorités : moins de déclarations, plus d’inaugurations. Moins de cérémonies pour célébrer des signatures ou des “mobilisations de ressources”, plus de rubans coupés devant des infrastructures réellement terminées, utilisables, entretenues. Une dette responsable n’est pas celle qui gonfle les chiffres des communiqués, mais celle qui laisse des traces visibles et utiles dans les territoires.

Passer de la dette‑réflexe à une dette‑responsabilité, c’est fixer une ligne rouge claire : plus aucun grand emprunt sans responsable identifié, sans calendrier crédible, sans mécanisme de suivi accessible au public. C’est ce que porte le Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC) : faire de la dette non plus une affaire de quelques initiés, mais un objet de vigilance citoyenne démocratique permanente