Ossende Afana : le martyr camerounais qui attend sa tombe

60 ans après son exécution, le premier docteur en économie d’Afrique noire reste sans sépulture officielle. Un vide qui hante l’histoire du Cameroun.

Ossende Afana : le martyr camerounais qui attend sa tombe

Yaoundé, Cameroun – Il y a soixante ans, le 15 mars 1966, s'éteignait l'une des lumières les plus brillantes du nationalisme camerounais. À Moloundou, dans l'Est du pays, Castor Ossende Afana était capturé, exécuté puis décapité. Aujourd’hui, alors que son nom résonne de nouveau dans les conférences et les hommages, une réalité brutale persiste : l’homme n’a toujours pas de sépulture officielle. Sa mémoire, comme son corps, semble restée en suspens.

Un géant intellectuel au service de la liberté

Né en 1930 à Ngoksa, dans la Lékié, Ossende Afana a marqué l’histoire par sa précocité intellectuelle. Formé dans les séminaires catholiques, dont il sera exclu pour son insoumission face aux abus coloniaux, il devient en 1958 le tout premier Africain subsaharien à obtenir un doctorat d'État en sciences économiques.

Mais pour cet esprit brillant, la science n’avait de sens que si elle servait l’émancipation. Militant acharné de l'Union des Populations du Cameroun (UPC), il rejoint les rangs de ceux qui, aux côtés de Ruben Um Nyobé et Ernest Ouandié, refusaient une indépendance de façade.

Le sacrifice de Moloundou

Contraint à l'exil, il voyage à travers les réseaux panafricains, de l'Égypte de Nasser aux maquis révolutionnaires. C'est son retour sur le terrain, dans la forêt de l'Est, qui scellera son destin. En tentant d'organiser une résistance populaire et d'éveiller les consciences paysannes, il devient la cible prioritaire du régime d'Ahmadou Ahidjo.

Sa fin fut d’une violence inouïe. Après son exécution, sa tête fut transportée à Yaoundé pour prouver sa mort au pouvoir central. Depuis ce jour tragique de 1966, la trace de ses restes s'est perdue dans les méandres de l'oubli administratif et de la répression historique.

2024-2026 : Le temps de la réhabilitation ?

Soixante ans plus tard, le silence devient insupportable pour ses descendants et les gardiens de la mémoire. En 2024, ses fils ont officiellement déposé une demande de réhabilitation. À Yaoundé et dans sa terre natale de Ngoksa, la mobilisation grandit. Pour les historiens et les militants, il ne s'agit pas seulement de rendre hommage à un homme, mais de refermer une plaie béante de l'histoire nationale.

« On ne construit pas une nation sur des tombes anonymes », s'insurgent les voix qui réclament justice. La question de sa sépulture dépasse désormais le cadre familial : elle interroge la capacité du Cameroun à réconcilier son présent avec les zones d'ombre de son passé colonial et postcolonial.

En attendant un geste fort des autorités, Ossende Afana demeure ce "fantôme" illustre, un intellectuel de génie dont le seul tort fut de rêver d'un Cameroun souverain, et dont la dépouille attend toujours, avec une dignité silencieuse, de retrouver la terre pour laquelle il a tout sacrifié.